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D’une communication qui puisse nous sembler suffisamment bonne

25/03/2015

D’une communication qui puisse nous sembler suffisamment bonne

Communiquer est-ce s’adresser à un destinataire qui entend parfaitement un message ? Oui, très probablement… Mais « entendre », « écouter », et « comprendre » même, ce message, est-ce suffisant ?

Aussi, tout le monde communique, de nous jours, tout le monde adresse ses messages à quelqu’un. Cependant on peut reconnaître que si nous communiquons, c’est avec plus ou moins de « succès ». Nos messages sont transmis, parfois même en « haute fidélité », puis reçus, « interprétés » autant que faire ce peut à l’arrivée. Et, une fois cette interprétation effectuée : en fonction des biais et des intermédiaires chargés de faire la traduction et la simplification, le sens du message aura été parfois « altéré », parfois « dénaturé », parfois, récupéré, parfois, inversé, parfois, perverti, censuré, et parfois, au contraire, intégralement, voire, trop bien compris.

Les messages sont certes parfois tant pervertis au passage qu’il faudrait leur redonner une authenticité historique perdue. Mais, être correctement compris ou pas à l’arrivée, c’est à la fois difficile, et en même temps, on ne peut pas s’empêcher de se dire au fond que « c’est la moindre des choses ». Car, est-ce suffisant ?

Est-ce qu’on peut dire que la communication a bienheureusement réussi si l’interprétation qui en est faite par son destinataire, est parfaitement conforme au sens initialement exprimé ? Et à contrario, une communication a-telle échoué, si l’interprétation finale qui est faite du message émis, est trop, ou complètement divergente ?

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Je rebondis sur un article que j’ai parcouru à propos d’un texte de Spivak sur les « Subalternes » qui n’ont selon la formule féconde « pas de parole« . Mais est-ce qu’on peut résumer « ne pas avoir de parole », à une parole faussée, masquée, étouffée, au passage lors de sa transmission et de sa répercussion ? Non. Des « subalternes sans parole », ne sont pas des « subalternes censurées », c’est bien entendu dans l’un comme dans l’autre parfaitement intolérable, mais, ce n’est pas exactement la même chose. Être censurée ce n’est pas être sans parole. Car si la censure s’applique une fois la tentative d’exprimer une parole vraie, cela prouve bien qu’il y avait de prime abord « quelque chose de sincère » à censurer. Tandis que, « ne pas avoir de parole », serait quelque part plus grave, ou plus profond, il s’agirait d’une forme de lâcheté morale, agissant avant même l’émergence d’un message de fond à censurer. Et cette « censure préventive », serait en gros, celle d’une parole d’honneur, qui vient « de soi » avant de venir « de l’autre ». Cette censure, c’est celle de sa propre identité verbale, de son propre style, qui s’efface pour flatter exclusivement le style de l’autre… au risque de l’angoisser.

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On pourrait comme la plupart des techniciens et techniciennes de la communication, se contenter de cette première définition de la communication, basée sur la notion de conformité. Mais pour autant, ne ressentons-nous pas que borner la communication à sa « fidélité », est réducteur par rapport à ce que nous en attendons, à ce que nous en espérons ? A bien y réfléchir, la seule « conformité » entre message émis et message reçu, même si elle est passionnante car révélatrice des myriades de déviances dont l’information peut faire l’objet lors de son transit entre deux points de l’espace, n’est en réalité pas suffisante, pour qualifier une communication « réussie ».

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En effet, un message pourtant très clairement reçu après avoir été très clairement émis, peut ne pas être « accepté », et peut même à la suite, être « rejeté », renvoyé, retourné à l’envoyeur ou dénié au sens où il est considéré comme n’ayant jamais été envoyé. En cas de rejet, ou de déni, la communication tourne court et s’arrête. Rien ne nous permettra d’y trouver la moindre réussite. Ce cas de figure, prouve pourtant bien qu’un message initial, a été parfois bien clairement transmis à un moment donné. Mais ce message a été « douloureux », et parfois même, douloureux au point de ne pouvoir être reçu sans rejet. Donc il ne suffirait pas que le message soit « clair » il faudrait qu’il soit « clair et accepté » du moins « clair et acceptable ».

On pourrait trouver dans nos mémoires des myriades d’exemples illustrant le rejet d’un message pourtant limpide. Par exemple, «la terre, comme la lune et la totalité des corps observables dans le ciel, est elle-même ronde, et pas plate». C’était très clair. Cristallin.

Mais, même si le « degré d’acceptation » du sens des messages, détermine en grande partie la réussite ou l’échec de la communication, il ne semble pas non plus encore totalement suffisant en lui-même pour déterminer pour de bon, si oui ou non une communication est réussie.

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Cherchons les motifs d’une communication encore plus profondément échouée, la pire de toutes.

Aussi, à la suite de Spivak, je me demande à partir de quoi, l’émetteur ou l’émettrice d’un message en viendrait à s’auto-censurer du dedans, et conclure qu’il n’est non seulement pas nécessaire de développer quelque message sincère que ce soit. Mais aussi, que l’acte lui-même qui consiste à s’exprimer, et à développer sa parole propre, n’aurait aucun intérêt comparativement à la reproduction de la parole d’une élite ? Une subalterne, ne parlerait finalement pas « vraiment », n’étant pas vouée à produire une parole vraie qui vient d’elle-même, la parole vraie étant celle du dominant. A partir de quand et de quoi, en viendrait-on à produire une parole clientéliste, qui se dénigre en fonction d’autrui ? Et autrui, jusqu’à quel point croit-il à cette subordination verbale ? Jusqu’à quel point serait-il même prêt à accorder le moindre crédit à cette parole flatteuse ? Et au fond, comment, la seule particularité qui distingue l’homme de l’animal et qui permet à l’homme de nommer les choses telles qu’elles sont, pourrait-elle se perdre et s’éteindre à ce point, dans un rapport de classe ou de domination sociale ?

Quel est le risque de cet abandon du lieu de soi, au profit du lieu de l’autre ?

Imaginons que dans le fil de l’amour que j’ai pour mon chat domestique, je décide de lui donner une parole humaine et qu’à la façon d’un ventriloque, j’interprète la supposée pensée du chat domestique, en lui attribuant des raisonnements et des réactions plausibles, pour moi. Pourquoi je le fais : parce qu’il ne manque que la parole humaine à mon chat. Et je lui fais dire qu’il aime son salon, son canapé, sa pâtée, ses croquettes et son maître. Et ce chat « est parlé » par moi. Cependant, ce chat ne cesse de me dire avec son langage postural de chat indépendant, qu’il souhaite revenir à l’état sauvage où il est né, et retrouver l’instinct de chasseur qui l’habite en vivant non plus chez moi mais en solitaire dans un grand parc naturel à cinq minutes de voiture. Mais moi, je n’ai jamais entendu ce souhait profond. Car aveuglé, je n’ai pas su voir de différence entre ce que veut dire ce chat et ce que je voulais dire. Quand ce chat décide de réaliser son vœu le plus cher, toute la parole que je lui ai attribuée est comme rétroactivement annulée, dans sa signification comme dans ces effets : cette parole ne le concernait pas, mais, ne me l’attribuant pas non plus, je ne pourrait la refaire mienne non plus. Elle restera donc à l’état de parole fantôme, morte née, forclose, n’ayant en fait été ni la mienne, ni celle du chat.

Un message initialement conçu comme « expression de l’autre au lieu de l’expression de soi », ce message-là, peut parfois devenir « forclos » c’est à dire qu’il finit par être « rejeté d’emblée en soi », et ceci, avant même d’avoir été émis, et parfois, avant même d’avoir été envisagé comme possible.

Mais comment en arrive-t-on là ?

Les porteurs ou les porteuses de « messages forclos », ont le seul principe de vivre par et pour l’autre, et aussi, de parler de l’autre, et pour l’autre : mais lorsque cet autre ne peut accepter d’être « parlé par autrui », lorsque cet autre leur retire de fait ces mots « déplacés » de sa bouche dans la leur, alors, ces « parleurs de l’autre », deviennent porteurs de messages forclos.

Les éternels porteurs de messages d’autrui qui n’ont pas, qui n’ont plus, qui n’ont jamais eu « réellement » lieu dans la bouche d’autrui, peuvent se dire, au bout du compte, qu’ils n’ont pas, qu’ils n’ont plus, qu’ils n’ont jamais eu leur propre parole : c’est à dire, la capacité d’assumer ce qu’ils disent comme venant d’eux, et pas, de l’autre.

Et, une subalterne, elle n’a pas la possibilité de développer une identité à partir de sa classe sociale, c’est à dire, qu’elle ne s’identifie pas à une personne qui vit dans la même condition socio-économique. Car de sa condition, aucune valeur intéressante, aucun propos associé,  ne pourrait s’exprimer (notez que j’emploie bien le conditionnel). Au contraire, elle va vivre par procuration, les vies des stars en haut de l’échelle. C’est une personne à qui l’on enseigne à chercher à parler des autres dominants, comme les autres dominants, avant de lui enseigner à chercher à dire ce qui vient d’elle et qui lui plait. Elle tentera de calquer sa parole sur celle qu’elle suppose à l’autre dominant, jusqu’au jour où, cet autre dominant, lui retire cette parole, qu’elle n’a jamais eue, et pour cause, ce n’est pas la sienne, elle n’en n’a pas la responsabilité, après tout.

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Mais maintenant, prenons le problème en sens inverse, imaginons l’initiative d’une communication limpide, effectuée avec le bon volume sonore, véhiculée sans biais, puis bien reçue, et dont le sens du message explicite n’a pas dévié d’un iota entre émetteur et récepteur, et qui a été parfaitement saisi au final, dans le fond comme la forme, et dans l’intention ; puis, parfaitement « accepté » à la virgule près, message dont la supposée perfection formelle et intellectuelle semble si ultime, que « la messe est dite » : plus personne n’en redit plus rien à la suite, au point qu’aucune discussion n’en rejaillit, au point que plus rien ne s’élabore à partir de là. Un message si bien communiqué qu’il en devient stérile, et qui achève donc l’échange. Cette communication là, nous semblera paradoxalement tout autant honteuse, et même, fatale à la communication, qui tourne donc finalement tout aussi court que si le message n’avait pas été « accepté ».

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Et si on se trompait complètement sur le sens du mot communiquer ? Et si, communiquer, c’était plus et avant tout, d’abord reconnaître la partialité de son point de vue et de son texte individuel associé, et donc, la nécessité d’une « mise en commun » des mots de chacun pour élaborer un « mieux dire » ensemble ? Et si, communiquer ce n’était pas faire coïncider compréhension et obédience, mais à la place : coopérer, et chercher à « encore et toujours mieux dire les choses », en laissant les esprits divers se préciser mutuellement  ?

Le plus passionnant, est-ce bien d’entendre et d’obéir en croyant avoir tout compris ? Est-ce parler de l’autre au lieu de soi en s’exposant à la correction de l’autre ?  Ou serait-ce de chercher tous, encore, les plus belles façons de le dire au bon moment, quelque soit sa classe sociale  ?

Aussi, une « communication fermée », laquelle, au nom d’une supposée hiérarchie sociale du bien dire, n’attend ni n’espère aucunement une fois transmise, qu’on en nuance (même de peu) les significations : quand elle ne récolte pas ironiquement en retour un refus borné de la part de ceux et celles qui ne tolèrent que l’écoute de leurs propres idées, reçoit une acceptation tout aussi « fermée », c’est à dire, des applaudissements, et puis, un silence de mort.

MAXIME

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