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Travailler ou pondre des œufs de forme carrée

06/12/2015

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Liberté, indépendance, autonomie, et pause café de 10 minutes.

Être Libre. La Liberté, c’est un mot fourre-tout, pour parler le plus souvent de quoi, de son incapacité à s’engager.

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Je veux rester libre, ça veut dire : je ne veux pas être obligé de faire ceci, ou même, contraint malgré moi, de dire cela, sur une durée trop longue, voire même indéterminée. Je ne veux pas être obligé de répéter. Ou reproduire. En tant qu’homme libre je n’ai pas de vocation. Pourquoi parce que je ne me connais pas moi-même, je n’ai pas non plus trouvé mon maître qui me dominerait avec mon consentement et qui me révélerait qui je suis dans une temporalité plus vaste que le moment immédiat. Je joue un rôle que je sais temporaire, mais je ne me sens pas assez bien dans ce rôle, et je n’y vois ni profondeur, ni perspective. Ni pour moi, ni pour personne. Dans l’attente de trouver une vocation qui gouverne mon existence en lui donnant un sens qui me dépasse mais que je reconnais comme vrai, je veux de la nouveauté. Je veux que ça soit instantané. Je veux du « tout de suite ici et maintenant ». Qui réponde à mes besoins dans l’urgence où ils se manifestent, car, je ne souhaite ni ne peux pas non plus anticiper sur mes besoins à venir. En tant qu’homme libre je me veux optimiste, et je me dis, que la providence pourvoira à mes besoins, au fil de l’eau. En fait n’anticipant rien, je ne suis jamais prêt pour rien. En homme libre, je pilote à vue, à l’instinct, au réflexe et je compte sur mes bons amis pour me dépanner toute l’année. Je produis mon risque, mon adrénaline, je cherche des bons amis pour me tirer de mes ennuis, à la dernière minute : l’amitié, c’est utile. Et dans la foulée, je choisis l’aventure, le voyage, j’ai le contact facile, je prends des clichés brefs, mes souvenirs eux-mêmes sont des instantanés, pas de vraies histoires.

Si je tombe je me raccroche aux branches, in extremis. Seul le présent compte. Globalement, on est dans la mentalité de personnes qui  cherchent la subsistance immédiate, le coup facile, qui rapporte gros rapidement, qui ne voient pas plus loin que le bout d’un planning d’une semaine. La mentalité de l’homme libre, n’entretient en lui aucune perspective sur le long terme n’a aucun plan qui tienne sur plus de quatre jours. Il ne perçoit pas la chaîne des causes qui a produit sa réalité, et n’a pas idée (ou ne veut pas avoir idée) de la suite des événements à venir. La Liberté, c’est une grande valeur pour les hommes inachevés, qui n’achèvent jamais rien, et qui malheureusement, à être portée en idéal, finit par leur inspirer quoi je vais vous le dire : l’achèvement, sous la forme d’une mort rapide, expédiée, soudaine.

La Liberté, c’est une grande valeur nationale, logée au frontispice de nos institutions. Ça devrait inquiéter les hommes sensés, qui ont de la suite dans les idées. Mais non. Et ça donne au mieux, une nation de personnes superficielles, qui finalement, ne garantissent rien sur rien. Les personnes se revendiquant foncièrement libres sont certes sympathiques et du coup, obligatoirement humanistes, (elles ne peuvent pas se permettre de se montrer désagréables avec qui les dépanne). Les personnes libres, touristes dans leur propre existence et surtout dans celle des autres, flanquées de leur centaines de bons amis-qui-les-dépannent, peuvent très bien se révéler à terme dépendantes de qui les aide, et en même temps, instrumentaliser qui les aura aidé. Les personnes libres peuvent très bien n’avoir d’ailleurs en retour, aucune fidélité à donner, aucune véritable histoire d’amitié à transmettre, et même concrètement : n’avoir aucune parole.

Être indépendant.

L’indépendance, c’est une grande valeur, ça excite le sexe opposé, et c’est supposé être le contraire d’être libre. Mais est-ce mieux ?

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Car franchement, c’est pourtant incompatible avec le concept de liberté, puisque l’homme libre doit absolument se faire des dizaines, et pourquoi pas, des centaines d’amis qui le dépannent urgemment – dépannage dont dans les faits, il dépend royalement… Si un homme libre, qui n’anticipe rien, est condamné à la sympathie de masse, un homme indépendant, justement, fait l’économie de cette obligation de sympathie, en faisant le pari de pouvoir vivre par lui-même, et sans besoin de « fausse sympathie ». Alors sur ce point en aparté jugeons que la nuance entre la vraie sympathie et la fausse sympathie est fine. Car la sympathie véritablement désintéressée et non calculée est bien rare, voire, exceptionnelle. En outre, un être misanthrope c’est à dire un homme qui n’aime jamais les autres sans aucune exception, pourrait très bien justifier idéologiquement de ce désamour systématique, en empruntant le vocabulaire de l’homme indépendant, lequel se refuse à la fausse sympathie (en laissant supposer qu’il connaîtrait la vraie). Quoi qu’il en soit, l’indépendant doit se rabattre sur ses propres ressources au lieu de celles des autres. Présenté sur le mode du flash de conscience salutaire qui tombe sur la tête de l’homme libre, l’indépendance est le refus de «l’instrumentalisation de l’autre», au point, d’ailleurs, que cette réaction de refus, ça caractérise sa trajectoire socio-professionnelle.  Remarquons qu’une certaine idéologie perçoit qu’au sein de la majorité des entreprises et organisations de travail bien hiérarchisées, la garantie salariale vient non pas en contrepartie de l’effort de production, mais de l’effort de soumission humiliante des masses laborieuses. Alors vivons-nous dans un monde du travail obsédé à ce point par l’établissement de rapports de domination et de soumission, d’instrumentalisation et de manipulation, là n’est pas la question, l’important c’est que l’indépendant aura fini par s’en convaincre.

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L’indépendance, y croit, à la domination, et se situe donc en réaction, par rapport à ce fantasme d’un paiement en retour d’une soumission effective, qui pris en dehors du calcul sur la sympathie, se vit de façon  plus ou moins humiliante. Finalement, l’indépendance vient comme forme de réaction enjolivée et sublimée pour qui se confronte régulièrement en entreprise, au reproche de l’insubordination (en tant que « refus de travailler sur ordre d’un supérieur hiérarchique », et donc comme faute professionnelle caractérisée). Un indépendant, c’est un homme qualifié d’insubordonné de par son insoumission, et qui, viré du jour au lendemain, sans pouvoir toucher la moindre indemnité compensatrice, devient du coup, blacklisté, et inemployable par ailleurs. L’indépendant, n’étant pas assez sympathique, (soit parce qu’il n’est foncièrement jamais sympa, soit parce qu’il ne veut pas l’être pour des raisons idéologico-morales) n’aura personne pour le dépanner, aucun réseau sur lequel s’appuyer pour rebondir, et, pour subsister jusqu’à la saison nouvelle, est donc obligé de faire tout le boulot, tout seul. Alors voyons que dans la foulée, il doit même tout supporter (le montage d’un projet de A à Z, les échecs, les problèmes, les erreurs) sans jamais pouvoir demander conseil, ni se plaindre ou faire le moindre reproche. Impossible d’alléger le stress du travail en le transférant sur qui que ce soit. Impossible du reste, de pouvoir compter sur la force d’une organisation humaine pour abattre plus de travail et satisfaire les volumes exigés par un plus gros marché. L’indépendant est condamné aux niches, aux petits volumes, au contrats aidés, au « cheap business », avec un mince filet de sécurité, et croyant initialement augmenter sa rémunération, il commence souvent par déchanter. Car hélas, comme l’homme libre, l’indépendant finit même par rêver d’un gros coup, d’un client riche qu’il pourrait satisfaire, dans le domaine peut-être d’un produit rare et luxueux. L’impitoyable concurrence et les marges de manœuvre serrées, le feront se rabattre sur des opérations courtes, sporadiques, avec des partenaires multiples pas forcément fiables ni rentables. La réussite d’un indépendant est un chemin de complexité, de petites perspectives, pavé de difficultés perpétuelles, avec quelques étincelles de bonheur ultime où, au final, il réussit à juguler la concurrence et à trouver une niche commerciale à durée déterminée pour enfin, pouvoir se payer fièrement, de soi-même, à soi-même : un salaire minimum.

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Alors après ça, ne voyons au sein de cette trajectoire, aucun cynisme, aucune ironie du sort, ni même, aucune méchanceté. Disons soudain que ce qui manquerait à l’indépendant, ce n’est pas plus de sympathie, (quoi que..), c’est alors, plus probablement, non pas de prouver qu’on est « jamais aussi bien servi que par soi-même », mais bien au contraire, un sens plus développé de la coopération des savoir-faires autonomes.

La Coopération des Savoir-faires Autonomes.

Serait-ce la « troisième voie » attendue comme on attend le messie ? Aurions-nous découvert à travers ce concept paradoxal, la source de la « juste distance », du « recul nécessaire », le secret bien gardé du dosage idéal du respect de soi, et du respect des autres, du respect de son boulot, et de la reconnaissance de celui des autres ; le bon dosage, entre permanence et mouvement, satisfaction identitaire, et plaisir de l’évolution, entre répétition et variation adaptative ? Avons-nous trouvé le Graal, de la pleine conscience, de l’expression de son vrai potentiel comme de celui d’autrui ? Le bonheur du partage au nom d’un principe qui dépasse celui de la satisfaction illusoire de son égo ? Aurions-nous trouvé de quoi mettre en marche un monde industriel en panne d’inspiration humaine ? Un principe qui une fois suivi, ne nous laisse pas tomber, ni dans le travers de l’égocentrisme acharné qui veut réussir contre les autres ou sur leur dos, ou dans leur dos, ni dans celui du nihilisme libertaire d’une vie de libellule sans lendemains qui n’a rien appris, et qui ne souhaite rien retransmettre ? Aurions-nous trouvé le secret de ces profils humains, qui s’expriment sincèrement, qui ont de vraies histoires à raconter, tout en étant sérieux, et drôles, et qui contribuent à la sincérité générale, à l’honnêteté, à la justice, à la joie ? Avons-nous trouvé le secret de cet homme providentiel, qui unifie autant les avantages de l’expérience que de l’inexpérience, et qui au bout de son humanisme, de sa sagesse immanente, contribue au monde actif tel qu’il pourrait être tout en préservant le bien tel qu’il est déjà advenu ?

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Alors oui, on l’a trouvé, cet homme idéal, dont le secret est de déployer un vrai « savoir-faire » qui « coopère » de façon « autonome », … mais, en fait, cet homme providentiel n’est non seulement pas au programme de l’éducation nationale, ni au programme d’une quelconque formation professionnelle, mais en plus, statistiquement, si l’on s’attend pourtant à le voir arriver au coin de la rue, on ne le trouve exactement nulle part, il doit bien y avoir une vague raison.

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Car finalement, cet homme qui collerait magiquement d’emblée au slogan fondateur du moindre projet d’entreprise, cet homme-là n’a probablement pas dû rester parmi nous très longtemps pour nous faire croire qu’il n’était pas qu’un exemplaire unique perdu au milieu de millions de profils contraires.

Je veux dire : déjà, à partir du programme idéologique qu’on fait aux jeunes, sur le plan éducatif et institutionnel, peut-on espérer qu’après 18 ans et fraîchement diplômé pour vendre sans scrupules des produits foireux aux ménagères de 40 ans, un jeune puisse marcher sur les mains, puis, sur la tête, et pourquoi pas, sur l’eau ?

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Au mieux, il finirait avec deux années de pratique de vente, au summum de son art, par avancer en boitant, sur le plan humain.

Que demander de miraculeux en terme de savoir être à qui ne peut de par la culture hystérique du gain immédiat qu’on lui a faite jusque-là, que partir et revenir sans cesse, dans une bohème sans nom volant aux quatre vents des feuilles mortes que sont ses fiches de paie affichant des primes de précarité ?

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Que prévoir de mieux que le faire tourner en rond au sein des nouvelles usines du secteur tertiaire où l’absence non planifiée succède à l’ennui programmé ? N’a-t-on pas abandonné l’idée même de la coopération et de l’autonomie, au profit de profils individualistes, qui dans leur plus profonde fraîcheur, ne développent aucune distance critique ? N’a-t-on pas élaboré des managements basés sur l’imposition d’une parole scriptée au service d’une procédure stéréotypée ? Parole scriptée bancale, anti-naturelle, pondue pour des sociétés donneuses d’ordre bohèmes, qui vivent sur le vent, sur le baratin formaté, qui surfent sur des modèles économiques d’argumentaires commerciaux inhabités, morts, dysfonctionnels, sans lendemains, qui surchargent et exploitent de la façon la plus drue l’énergie vocale d’ados résolument attardés dans « l’instant présent »?

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L’homme d’expérience, compétent, autonome, et qui coopère : le trouve-t-on jamais dans nos quotidiens infantilisants, boostés aux hormones, qui s’affairent à faire exécuter des programmes commerciaux à des gens qu’on prend au mieux pour des serveurs vocaux artificiellement interactifs ? A-t-on jamais prévu la moindre autonomie de pensée au sein d’un open space bruiteux, double écouté, micro-managé, truffé de capteurs et d’indicateurs clés contradictoires les uns avec les autres, où la performance individuelle bridée par une convention collective au rabais, est surveillée et punie, et s’additionne avec les autres performances, sans jamais coopérer avec rien d’autre qu’elle-même ?

Une fois embauché sur un CV retouché et une motivation de surface, l’homme du tertiaire réel, si tant est qu’il veuille développer son autonomie et sa coopération, est payé pour suivre des procédures improbables, à la lettre, en se sachant toujours sur la sellette, s’il commet la moindre manifestation de pensée personnelle. N’a-t-il pas vite l’impression lui-même de devoir marcher sur les mains, puis sur la tête, avant de finir par devoir avancer en boitant, tout en ayant l’obligation d’arborer un optimisme souriant décalé ?

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Cet homme jeune, choisi exprès pour sa fraîcheur, surveillé et puni, n’aura même ni le temps, ni les moyens, de devenir cet « idéal » imaginaire, d’un homme qui coopère, aussi improbablement équilibré qu’heureux dans sa modération, au sein d’une entreprise qui s’empresse de le formater comme on formate des œufs de poules élevées en batterie, et dont les formes sont carrées.

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Se poser des questions de luxe. Ou du luxe de se poser des questions.

Avez-vous déjà vu des poules entassées dans des hangars fermiers industriels, pondre des œufs carrés et faire acte de philosophie ?

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Fort heureusement, la barrière du langage nous interdit de pouvoir répondre à cette question saugrenue. Car ne sachant pas comment les volailles d’élevage communiquent exactement, il nous sera difficile de déterminer au sein de leur brouhaha ce que leurs bruit et leurs regards ronds et alertes signifient. Les poulets industriels, parlent-ils de leurs graines ? De la qualité du grain ? De la quantité qu’il leur est fournie ? Du confort de leurs environnement ? Les poulets parlent-ils de leur castration inaugurale ? Des dangers imaginaires situés au delà des murs ? Dissertent-t-ils du sens d’une vie d’élevage ? Dissertent-ils de la nécessité du clonage comme prélude à leur vie ou font-ils l’hypothèse de l’existence et du rôle des poules dans la reproduction de nouveaux poulets ? Que disent-ils de la liberté ? De l’indépendance ? De l’autonomie ? Des poulets ont-ils remarqué que les hommes divins pourvoyaient à leurs besoins, et assuraient ordre et sécurité contre les dangers extérieurs ? Imaginent-ils que les hommes si bons avec eux, les conduisent dans un jardin d’Éden une fois atteint un certain âge ? Dissertent-ils sur la condition d’esclave ? Sur la lutte finale ? Sur un jour d’apocalypse où s’exprimerait une dialectique du renversement des fermiers par leur propre élevage ? Espèrent-ils qu’un poulet providentiel saura leur montrer la sortie et les guidera vers la lumière blanche, au fond du couloir gauche jouxtant le hangar principal ?

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Qu’ils tiennent des propos plus terre à terre ou qu’ils entament des considérations touchant au mystère de l’existence industrielle, nous n’en saurons rien : car quoi qu’ils en disent, personne ne pourra comprendre ni entendre le sens du langage poulailler.  Et les poules, se plaignent-t-elles des cadences de ponte ? De la climatisation ? Du chauffage ambiant ? Revendiquent-elles de connaître le destin de leurs œufs ? Souhaitent-elles qu’on fasse des concours du plus bel œuf et de gagner des challenges, des prix ? Demandent-elles qu’on leur permette de pondre des œufs triangulaires ? Ont-elles élu une déléguée pour s’adresser aux hommes ? Comparent-elles la quantité de graines qu’elles ont avec les poulets, ou considèrent-elles comme injustes la différence des portions alimentaires entre elles et les poulets ? Ou se demandent-elles ce qu’elles font là, quel est le sens de leur vies ? Se demandent-elles comment les hommes ont été pondus et par qui ? Rêvent-elles de grands espaces imaginaires ? Rêvent-elles d’une poule ayant réussi à voler au delà des murs ? Se demandent-elles si la terre a une forme d’œuf et si le monde entier a lui-même été pondu par une poule géante ?

Mais soudain, une inquiétude nous vient, car quoi que ces poules aient pu en dire : cela n’aura pas changé grand chose à leur destin, et du coup, leur éventuel questionnement philosophique nous apparaît comme un luxe, futile, et vain.

Et si l’homme moderne happé par une vie active, dans le secteur tertiaire, volontiers assimilé au travail de bétail serré et rangé en batterie, se posait lui-même des questions sur sa condition existentielle, sur sa liberté, sur son indépendance, sur son autonomie, trouverait-il au bout de ses questions le moindre changement ?

Du prêt à penser au prêt à paraître

Ne désespérons pas sur nos possibilités de changer, de nous développer, si ce n’est socialement, au moins, personnellement.

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L’image d’un homme ayant le temps de se former à devenir meilleur qu’il ne l’est déjà, nous est tendue par les vendeurs de développement personnel, qui vont nous revendre du prêt-à-paraître : revendre du prêt-à-paraître, à un marché de dupes, et ce, au travers d’une série de stages de développement personnel hors de prix, où l’on apprend à « savoir paraître » (à défaut d’avoir jamais eu le temps et la possibilité d’apprendre à savoir être). Oui, car seul un lavage de cerveau en bonne et due forme, serait en mesure de moduler le vrai « savoir être » en profondeur dans le temps imparti par le stage de formation.

Disons que pour soutenir ce paradoxe fondant le slogan de toute entreprise humaine au service d’une idiotie commerciale, il faut pouvoir développer des hautes qualités humaines souvent improbables car trop subtiles pour rentrer de toutes façons dans les critères d’un programme de vente en masse lui-même mal fichu.

Et pour supporter toute l’imbécilité frénétique que suppose l’industrie de la parole commerciale, il faut développer des hautes compétences humaines, déjà, en  modération, qui déjà, ne sont pas innées, mais forcément acquises par l’expérience. Et pour payer l’acquis, (car cela se paie), il faut déjà avoir assez de moyens, de revenus : car en gros, le savoir paraître idéal, c’est un luxe qui coute la valeur de quatre mois de salaire. Alors passons outre cette injustice qui veut que les hommes qui passent par la case développement personnel pour mieux vivre en open space, ceux qui en auraient le plus besoin, sont ceux qui en ont le moins les moyens économiques. Disons pour résumer une série de stages dispendieux, qu’il faut pouvoir se payer les bonnes questions, pour pouvoir produire en retour ses bonnes réponses. Lesquelles ne pourront de toutes façons pas forcément « amortir » l’investissement qu’aura pu représenter l’art de poser des questions, au départ.

Alors pourquoi pas vous proposer un échantillon gratuit et sans engagement, de question existentielle pour qui travaille en batterie ?

Par exemple.

Comment coopérer avec autrui, en ayant un job qui n’implique que soi ? Comment coopérer en n’ayant de soi et de son travail aucune image ou idée claire, et en ne donnant pas de soi une image claire, tant sur sur son être, sur ses actes, sur son savoir faire ? Comment ajuster si nécessaire, sa coopération, en étant soi-même trop rigide, dans son image ? Comment être autonome en étant tout le temps surveillé ? Comment coopérer, en ignorant les autres ou même en reniant leur capacité à coopérer ? Communiquer est-ce transmettre des ordres et écouter, est-ce obéir ? Comment être respecté pour son travail, tout en acceptant l’idée que ce travail n’ait de sens qu’à être rapporté à d’autres travaux, et à être modulé en fonction d’un but changeant, situé au-delà de son périmètre ? Comment s’engager et sur quoi s’engager sur le long terme, si, le long terme n’est qu’une suite d’événements sans histoire, changeants tout le temps, et globalement contradictoires ? Comment se satisfaire d’une histoire qui se répète trop ? Ou à contrario, d’un scénario qui à force de cumuler les rebondissements imprévus et  les contrepieds, n’a plus aucun sens, au point de tomber dans la catégorie du grand n’importe-quoi  ? Comment et  pourquoi, vivre ses valeurs humaines réelles, faire vivre ses valeurs humaines réelles, et les partager, dans un  environnement qui, résolument agrippé à la fluctuation artificielle du prix de tout, s’en moque à l’infini ? Peut-on ou doit-on cultiver ses valeurs, sans pouvoir les partager ? Faut-il les imposer ? Faut-il les proposer ? Faut-il les exposer ? Faut-il les renier, les abolir en soi, ou même chez les autres ? Faut-il les démontrer par l’absurde ? Faut-il les apposer à côté des autres valeurs pour fabriquer une espèce de mosaïque bigarrée ?

Voilà vous venez de lire des questions de luxe. Questions qui de retour dans votre quotidien commercialisé, certes pas muet, mais souvent sourd et aveugle, n’ont pas de place et donc, ne vous apporteront qu’une maigre dignité au sein de votre destin dans l’industrie des paroles commerciales.

Et, en terme de dignité, ni l’homme libre, impuissant qui ne crée rien de lui-même et qui n’a pas d’avenir, ni même, l’homme indépendant, qui finit par tout faire tout seul, ne sauraient dignement répondre à ces questions de luxe sur le savoir vivre ensemble.

Et, en terme de digne réponse, que dire de l’homme suffisamment riche, qui pour payer son propre développement personnel, a passé sa vie à appauvrir les pauvres ? Et tout ça, pour découvrir quoi au fond de sa personne enfin plus développée ?

Une profonde aspiration à la Liberté.

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